
Woody Allen est nombreux. Et si, l'âge venant, il vient à bout de ses projets à un rythme disons plus raisonnable, le cinéaste, scénariste, écrivain, acteur, humoriste et même musicien paraît toujours inapte au repos. C'est bien sûr l'écrivain qui nous intéresse en ces pages, moins prolifique que le cinéaste hyperactif, mais tout aussi original, caustique et, quand il veut, presque vraiment profond: si Allen s'abandonne parfois au tragique et à la gravité dans ses films, il semble incapable d'un minimum de sérieux dans son oeuvre écrite.
Son dernier recueil de nouvelles L'erreur est humaine (Mere Anarchy en anglais, titre difficilement traduisible) pourrait avoir été fabriqué à l'époque de Pour en finir une bonne fois pour toutes avec la culture, Dieu, Shakespeare et moi et Destins Tordus (son «triptyque» des années 70, si l'on veut, admirablement traduit par Michel Lebrun).
Dit autrement, L'erreur est humaine ressemble à un assemblage de fonds de tiroirs, et cela même si quelques allusions à l'internet et aux actualités laissent bien comprendre qu'il s'agit de textes plus ou moins récents. On est donc en terrain connu, et les fans d'Allen (le Allen iconoclaste et spectateur amusé par ses semblables) tomberont forcément sous le charme.
Pastiches, délires absurdes, petites histoires relatant les déboires ou les désillusions de personnages naïfs, ruptures de ton brutales où l'auteur passe, sans avertir, du drame à la farce, tout Allen, l'écrivain humoriste, est là.
Dans Recalé, un père s'inquiète, avec une intensité qui confère au ridicule, pour l'avenir de son fils, lequel pourrait être refusé à la plus prestigieuse école maternelle de New York. Ainsi mangeait Zarathoustra propose les considérations de Nietzsche à propos d'une alimentation équilibrée et faible en graisses saturées; on y aura même droit au menu idéal du Surhomme et à des pensées édifiantes: «Avec l'épistémologie, c'est toute la controverse sur les régimes minceur qui est relancée.» Dans Prise de bec au procès Disney, époustouflant dialogue, Mickey Mouse lui-même témoigne à la barre.
Moins de fougue
Visiblement, Allen s'est fait plaisir et sa bonne humeur et son enthousiasme sont contagieux. Il faudra lire cet ouvrage en anglais, car la traduction de Nicolas Richard, bien qu'efficace, ne rend pas toujours adéquatement le ton spécifiquement américain d'Allen.
Étrangement (mais est-ce vraiment étrange), l'homme vieillissant semble avoir un peu perdu, sinon de sa verve, de son exubérance et de son excentricité, enfin de sa fougue. Les nouvelles, aussi cocasses soient-elles, semblent parfois avoir été rédigées par un exégète de celui que les Français aiment appeler le «juif new-yorkais binoclard.»
Dit autrement, on croirait presque au pastiche d'un jeune comique surdoué. C'est tout de même signe qu'il existerait bien un style d'écriture humoristique propre à Allen, style qu'il imite lui-même très bien.








