Cette rencontre était animée par Abdallah Benmlih, qui, après avoir introduit les invités – des sociologues et anthropologues, ainsi qu’un haut fonctionnaire – a posé le problème en termes de légitimité : celle des sociétés démocratiques d’Europe se trouve fondée sur le mythe de l’Etat-nation, qui reste fonctionnel aujourd’hui, malgré la crise qu’il traverse. Face à des sociétés désenchantées, profondément laïcisées, d’autres voies de salut, d’autres quêtes de sens tentent de s’affirmer.
Amal Boubekeur, doctorante en sociologie, a souligné le fait que les militants salafistes en Europe constituent une minorité au sein de la minorité que sont les musulmans pratiquants. Mais après une phase de réislamisation et d’engagement militant – dans les années 90 –, on assiste aujourd’hui à un certain désengagement, à une sortie de l’utopie, voire une certaine individualisation ; d’autres domaines que le politique se trouvent investis, par exemple l’activité économique.
Nacera Guenif (Paris XIII) a rappelé que l’islam continuait d’incarner, pour l’imaginaire européen, une altérité « inopportune »; et c’est bien parce que, cessant d’être invisibles, les musulmans se sont désormais affirmés en tant que tels dans l’espace public qu’ils suscitent périodiquement ce qu’il faut bien appeler des accès d’hystérie dans la société française. Pour atténuer cette nouvelle visibilité, la rendre acceptable, une figure se constitue, celle du « musulman laïque », qui s’oppose nettement à celle du musulman militant, « salafiste », toujours soupçonné de causer du trouble à l’ordre public, et quasiment stigmatisé.
Dans son intervention, Catherine Wihtol de Wenden (directeur de recherches au CNRS) a remarqué que l’Europe elle-même avait du mal à définir sa propre identité. S’agissant de l’islam, qui n’était aucunement pris en compte par les Pères fondateurs, l’Europe lui a fait place progressivement par le biais de notions comme la lutte contre les discriminations, l’égalité des droits… Aujourd’hui, un grand nombre de résidents en Europe, tout en étant de confession musulmane, sont aussi titulaires de la nationalité d’un pays européen, par droit du sol. Pour la grande majorité d’entre eux, l’appartenance nationale ne pose aucun problème, ce qui n’est pas toujours le cas dans le regard que posent sur eux les Européens de souche, et notamment les Français.
Bernard Godard, enfin, chargé de mission au Bureau Central des Cultes au Ministère de l’Intérieur, a rappelé qu’il existe une coopération croissante entre les « bureaux des cultes » de certains pays européens – Pays-Bas, Grande-Bretagne, France…–, coopération d’ailleurs essentiellement réactive : elle ne s’est mise en place qu’après les événements dramatiques survenus dans ces différents pays au cours de ces dernières années. Les deux pays européens qui sont allés le plus loin dans la reconnaissance de l’islam sont l’Espagne et l’Autriche – dans ce dernier pays l’islam est reconnu depuis 1912 –. Sans doute cette question de la reconnaissance, et celles qui en découlent dans le domaine de l’organisation de la vie quotidienne des communautés, est-elle encore loin d’être pleinement résolue au plan européen, mais il ne faut pas oublier qu’au titre du principe de subsidiarité, elle relève de la compétence de chaque Etat ; d’où la grande diversité des réponses apportées.
Les interventions du public étaient marquées de ce même caractère sociologique qui avait imprimé le débat ; plus que d’une interrogation métaphysique sur le contenu de leur foi, c’est d’une volonté de trouver leur place dans les sociétés européennes d’aujourd’hui que témoignent les musulmans. (LB)







