Clichés indigènes au service des banlieues françaises

La projection du film franco-algérien « Inchallah dimanche » de Yamina Benguigui dans la soirée... tardive du jeudi 25 janvier 2007, peut passer inaperçue pour la masse des téléspectateurs satisfaits pour la plupart de la réussite de l’émission « H’na Fel Hna » animée par la rutilante et jeune animatrice Manal. De là à faire une étude comparative entre ces deux projections, je décline la tentation car je n’ai peut-être pas les compétences requises...

Néanmoins je ne puis m’empêcher de m’impliquer subjectivement, en tant que fils de l’émigration natif d’Alsace-Lorraine, de nationalité algérienne exclusive et ayant servi dans l’ANP pendant plusieurs années, dans cette mise au point que je voudrais « médiatisée » pour réparer des dégâts collatéraux qui n’ont plus lieu d’être en 2007 dans une Algérie qui possède une communauté universitaire et scientifique bien cotée à l’étranger, une diplomatie performante et efficace depuis des décennies sous toutes les latitudes mais aussi une presse publique et privée qui a tout déballé n’en déplaise à certains...

L’ENTV aurait-elle des ratés dans la dynamique de son ingénierie au point de programmer « le regard des autres » même s’il vient de noms à connotation maghrébine au service de politiques locales d’intégration et d’égalité des chances sous traitées par des partis politiques de l’Hexagone ? Loin de moi l’idée de décrédibiliser le côté artistique et le vécu médiatique de Yamina Benguigui que je respecte pour sa témérité dans ses campagnes féministes au bénéfice de cette égalité des chances qui fait défaut dans cette intégration des deuxième et troisième générations d’enfants d’immigrés tous sexes confondus, mais je ressens subjectivement un profond malaise lorsque le film coproduit par des organismes français et l’ENTV véhicule des clichés ethnocentristes d’une certaine époque et qui peuvent induire en erreur les jeunes générations. A la décharge du regard français d’une certaine époque voilé par les récits des chroniqueurs militaires de la coloniale voulant se déculpabiliser des exactions des enfumades et d’un ethno-génocide en présentant ce qui restait du bon sauvage domestiqué, la prise en charge de l’altération de la perception du regroupement familial autorisé dans les années soixante-dix par Chirac, reste sujette à caution surtout si elle est véhiculée par des enfants d’immigrés qui n’ont pas le monopole et l’exclusivité de la connaissance de la longue histoire de l’émigration... pour éviter de dire... immigration !

Le regroupement familial a existé bien avant les textes de Chirac et bien avant les années soixante-dix post-Indépendance. Il fut un mouvement de travailleurs retournant au pays se marier et ramenant progéniture et femme au foyer après s’être assurés salaire, domicile et allocations familiales en France qui avait grandement besoin d’eux dans les mines, le bâtiment et les durs labeurs. C’est vrai qu’il n’y avait pas de visa à cette époque, les cartes d’identité française faisant office de passe-droit, et le temps de travail était compté pour l’industrialisation de l’Hexagone qui fut assurée par les fonds et matériels du Plan Marshall et les bras et santé des travailleurs nord-africains nos parents...

Une vision négationniste de l’émigration en France n’a pas lieu d’être et serait un pied de nez au déterminisme des peuples et nations. L’émigration maghrébine en France a eu aussi ses côtés positifs même si elle a eu ses facettes négatives comme les bidonvilles de la fin des années cinquante. Aubervilliers, Gennevilliers et d’autres bidonvilles de province ont enfanté le mouvement de libération nationale et ses futurs cadres politico-militaires dont certains sont restés célèbres. Le Quai de Javel de l’usine Citroën a formé « à la chaîne » nos syndicalistes et beaucoup de militants FLN de la Fédération de France disparus aujourd’hui soit dans les forêts françaises, soit dans les compagnies de l’ALN sur les lignes Challe et Morice.

Les ouvriers chez Renault Billancourt, Peugeot, Berliet, Lille, les mines de Carling dans l’Est, la liste est trop longue et citer des noms en omettant les autres reste culpabilisant...

L’émigration familiale a eu aussi ses côtés positifs dans la scolarisation de la plupart des enfants de la seconde génération qui méritaient bien cela au regard du sacrifice de leurs géniteurs, tant sur les champs de bataille européens que sur les échafaudages des HLM (habitations à loyer modéré) qui furent programmées en remplacement des bidonvilles nord-africains qui dérangeaient Le Corbusier et une certaine intelligentsia de gauche du Quartier Latin... Cette émigration eut aussi ses côtés négatifs dans la cassure des liens tribaux et ancestraux des familles qui vivaient aussi dans le dénuement total en Algérie colonisée à cette époque. Il y a lieu d’être surpris par le débarquement de ruraux vivant à l’âge de la pierre dans les mechtas et que dire de la condition de leur progéniture n’ayant jamais vu la civilisation urbaine, même dans les villes algériennes... et se trouvant bousculée par les artifices des grandes métropoles françaises ? L’industrie et le patronat métropolitain avait tout juste besoin de stabiliser ses ouvriers et augmenter une plue-value assurée par les besoins primaires (j’allais dire primitifs) de cette force ouvrière très rentable. Même leurs salaires étaient aussitôt engloutis dans les magasins (coopérateurs) de l’usine. Le prolétariat urbain des villes algériennes a aussi émigré dans les années cinquante. Les autochtones (j’allais dire indigènes) qui avaient leur C.E.P. français n’avaient aucun avenir sur place avec les colons sinon rejoindre les champs de vignes. Rares furent ceux qui terminèrent leurs études secondaires en Algérie, et ceux qui y arrivèrent furent alpagués à l’Université d’Alger et obligés d’émigrer. Pour la petite histoire, mes parents avaient tous les deux leur C.E.P. lorsqu’ils émigrèrent respectivement en 1947 et 1953...

Cette présentation n’est pas exhaustive mais a pour finalité de remettre les pendules de l’Histoire à l’heure même si les histoires de vécu et subjectives font aussi l’Histoire. De là à faire de l’exception la règle, c’est-à-dire de médiatiser à nos enfants et à ceux des banlieues françaises un cas psychopathologique et en faire un invariant anthropologique, il y a risque en la demeure. Il y a risque de dérapage médiatique susceptible d’altérer l’image de soi chez la troisième génération qui couve un malaise latent dont le compte à rebours est fonction du détonateur Sarkozy premier bénéficiaire des dividendes de nouveaux affrontements les semaines à venir. Quant aux téléspectateurs algériens, il y a risque d’altération cognitive de l’histoire de l’émigration de leurs aïeux et familles risquant par effet d’entraînement de voiler leur regard sur les couches sociales françaises (ouvriers, paysans, intellectuels et autres minorités) qui composent aussi cette autre France qui ne fut pas que colonialiste...

Il reste vrai aussi qu’un Traité d’Amitié entre la France et l’Algérie se doit de verbaliser, de part et d’autre, et les aspects négatifs et les aspects positifs de la présence française en Algérie. Il y eut une présence anglaise (les tuniques rouges) en Amérique du Nord et une guerre d’Indépendance suivie d’une guerre civile de sécession... puis les USA. Londres et New York ne peuvent se passer l’une de l’autre... De là à commencer à préparer un avant-projet sur les effets négatifs et positifs de la présence algérienne en France depuis presque deux siècles, il n’y a qu’un cours à franchir, celui de l’Histoire, en espérant que ce ne sera jamais le Rubicon...!

par Salim Houssine
Dépêches: Le Quotidien d'Oran, 2008